VENISE EN SAVOIE
Sommes-nous en Italie, en Suisse ou en France ?…
Sommes-nous au pays des rêves ou sur le terre-à-terre de la réalité ?… Est-ce bien en pleines Alpes que Venise, l’Orient et les contes fantastiques des mille et une nuits peuvent entr’ouvrir à nos yeux charmés, à notre imagination ébahie leurs spectacles les plus imprévus et les plus féeriques ?
La nuit a estompé les montagnes prochaines ; mais du sein des ténèbres surgissent mille feux, les uns flambant immobiles et reflétant dans l’onde leurs sinistres clartés, les autres glissant comme des feux follets et dessinant à travers les ténèbres de capricieux méandres.
Là-bas, sur la rive, des villas étalent en lignes lumineuses la grâce de leur silhouette ; plus haut, sur la montagne, des bûchers gigantesques projettent au loin leurs blafardes lueurs ; sur l’eau, des îles enchantées versent à flots pressés autour d’elles l’harmonie et la lumière ; cent gondoles, mystérieusement éclairées, luttent d’adresse et d’élégance ; et les deux vaisseaux amiral, illuminés avec une richesse inouïe, s’avancent majestueusement au milieu de la flottille, dont les barcantines téméraires viennent évoluer sous leurs flancs.
Nous étions là, dispersés sur le pont, muets d’admiration et de surprise, saisis par cet indéfinissable concert où le ciel, les hautes cimes, les grandes eaux, le murmure des vagues et la cadence des barcarolles, les éclairs et les prodiges de la pyrotechnie, où la nature et l’art, en un mot, semblaient s’être donné la main pour le plaisir des oreilles et des yeux.
La ville en s’éloignant, apparaissait comme un golfe dont les girandoles de feu traçaient les moelleux concerts ; de temps à autre, le vieux château des ducs de Nemours, avec ses créneaux menaçants et ses tours imposantes, surgissait dans les airs, tantôt d’une pâleur mortelle, tantôt d’un rouge éblouissant et d’un vert d’émeraude, semblable à une ombre du moyen-âge ; et l’élégante façade de
« Rien ne saurait, a dit avec raison M. Antony Régnier*, donner une description de ce spectacle. Nous n’oublierons jamais l’émotion que nous éprouvions quand, montés sur le bateau
François Descostes, in Trois jours en Savoie, Congrès des Clubs Alpins, 1877, Ed. à Annecy chez Perrissin.
* Journal de Marseille, 19 août 1876