Le miroitement de l'eau et la chaleur de l'été me livraient tout entier à une paresse exquise, où je me faisais à moi-même des promesses d'action – sans bouger.
J'arrivais dans la torpeur à l'hallucination. La sensation de mon corps m'échappait;
Le lac avait quatre cent mètres de profondeur : je n'y distinguais que des choses indistinctes. Je vivais des heures loin de toute réalité...
Puis brusquement, sans crier gare, un gros bateau blanc, bourgeoisement bâti, sur deux aubes maladroites, venait tout déranger, tout abolir, me faire danser dans ses remous.
J'apercevais à cent mètres les têtes inertes des touristes. Je leur tournais vivement le dos ; je reprenais mes rames ; je rentrais.- Eh bien ! Me demandait-on. Qu'est-ce que tu as fait ? Tu as pêché ?
Je répondais : Oh ! des poissons si petits que je les ai remis à l'eau !
Ces poissons imaginaires, c'étaient mes rêves que je laissais là-bas, pour les retrouver le lendemain.
René Benjamin, in L'homme à la recherche de son âme, 1943