Le Palais de l'Isle et l'ombre du Château-branlant - Acte en vers

LE PALAIS DE L’ISLE ET L’OMBRE DU CHATEAU-BRANLANT*

 

Le Palais :

Holà ! Quel est donc ce fantôme ?

Est-ce un esprit ? Un sylphe ? Un gnôme ?

Un revenant ?

Tiens ! On dirait l’ombre geignante

De feu la baraque branlante

Du pont Morand !

 

Le Château :

Baraque, toi : vieille carcasse,

Bien moins que toi la pie jacasse,

Château j’étais.

 

Le Palais :

Château… cette bicoque étique ?

 

Le Château :

Ton nom, monstre à torse athlétique ?

 

Le Palais :

Je suis le Palais.

 

Le Château :

Pas laid ça ! Dieux ! Vois ton image

Traits et teint et coupe de visage

         Dans l’eau du Thiou !

S’il est figure plus hideuse,

S’il est âme moins ténébreuse

         On ne sait où !

Ce fond, ce toit, cette bedaine…

 

Le Palais :

Vante plutôt cette carène

Qui s’avance fendant les flots.

 

Le Château :

Vraiment ! Où sont tes matelots ?

 

Le Palais :

Ose nier que j’ai quelque mérite !

 

Le Château :

Ceux que tu dois aux charmes de ton site

Sans doute ; ailleurs, ce gros tas de moellons

Que serait-il ? Un restant de prisons,

D’asile infect pour vieillards en détresse,

D’impur refuge où sombrait la paresse ;

Pourvoyeur d’échafaud, antre obscur où le droit

Se conformait aux fins d’un procureur adroit,

Bloc informe construit sans art, sans élégance,

Tu n’as rien d’un Palais, pas même l’apparence.

Séjour noir et suspect d’un méchant hobereau

Qu’as-tu de féodal ? Ni herse, ni créneau,

Ni hourds saillants, ni tours, ni combles à tourelles,

Ni planchers à caissons, et tes faces sont telles

Que toute jeune épouse en passant sur ton pont

Se hâte d’abaisser son voile sur son front.

Antre de monnayeur, chambre de tortionnaire,

Désencombre notre Isle : ici tu n’as que faire.

 

Le Palais :

Oh ! oh ! Prends ce registre et lis, là, combien

De personnes ont dit que la mienne était bien.

 

Le Château :

Oh ! Par dérision, les as-tu vu sourire

Dans leur barbe en signant, puis s’esclaffer de rire

Dès qu’ils avaient quitté ton seuil, pauvre naïf !

Les peintres me toisaient d’un regard admiratif,

Moi !

 

Le Palais :

Moi, je suis classé monument historique,

Et cela me suffit pour donner la réplique

A tous, vilains, manants, qui jasez comme un geai

Quand vous dites qu’on peut de mes os faire un quai

Pour embellir le Thiou. Mon ombre disparue

Voyez-vous les horreurs s’étaler sur la rue ?

 

Le Château :

On les fera tomber et ce que nous verrons

C’est au cristal du Thiou se mirer les pigeons.

Quand le Thiou, délivré de tout contact impur,

Aura pu refléter, dans son limpide azur,

Les palais qui viendront sur ses bords se construire,

Qui pourra regretter celui qu’on veut détruire ?

 

Le Palais :

O souvenir si chers, ô sacrés documents !

O restes vénérés de notre bon vieux temps…

Etc… etc…

 

 

Anonyme, in Le messager, journal du 3 novembre 1955.

 

* Vers adressés par un correspondant inconnu à Ion d’la Parire (« Un de la rue Perrière »), pseudo de Marius Ferrero. Ce dernier avait participé aux débats musclés concernant le projet de démolition du Palais de l’Isle et d’une manière plus générale, la rénovation des vieux quartiers de la ville.

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