E n' Aéro - Poème en patois de Just Songeon

E n'Aéro* (Récitatif)

P'lé Sant-Andri, la nè dé fêres
D'ai fai mon liê diè lôs tarôs ;
Et d'ai révê, vô povi m'crêre,
Que d'volivou ê n'aéro.
D'l'émouçhe d'on bon coup d'savgnula,
D'éfonce mon çhapè su lô jus,
As dégordi qu'na vardérula,
M'vètia lêvé su lô talus.

D'passe ê ronnê su l'Pont d'la Caille,
On gâpian, d'zon bazâ m'a viu
« Vins m’folii, gabelou, tou qu'te baîlle ? »
D'lai senâ d'pèvro tot molu.
D'monte tozho dret cmé n'aliuetta
Lènô, pas p'grou qu'on rapatin ;
L'âl étoulia d'fais la coblietta
D'arguête d'zo mê lô sapins.

Vêtia l'Semnoz, on dret na l'mace ;
Et l'Parmlan, na molaffe d'assi,
On mérieu bliu, diè dou pi d'vaçhe
Y est p'tétre bin n'tron Lé d'Ennecy!
D'monte pé hiaut, l'zartioë p'lé niolles ;
Tot contè, d'me laisse bressi,
Mon grou çhavan rônne, tranfiole !...
Mè, d'mêdromèsse sê souci.

... Ma fenna z'est p't'être ê pêsire :
« N'tron bambé sé mais choula l'grouë,
Al a biu tota la preniire,
Al ara mdia lô sous du pouë.
Fusse té su lô brouillâ du Rhoûne!
L'grouë diê terra, cme lé pedrix
Pour Bon Diu, mandâl à Thoûne.
Cmé lô tavans, na buçhe dari ! »

Tot d'on coup, pe d'su ma têta,
Daparchève çhanta l'Credo,
On tropê d'anges qu'font la fêta
V'nont tô s'achtâ su m'n'aéro
E m'preniont dé mans la savgniula :
« Y est l’uti qué nô faut, pardi !
On ménera l’zélus tot d’na vûla
A grand galop diè l’Paradis. »

Mais mè d’avou la pê d’polaille
D’allâ m’présentâ d’vant l’Bon Diu
P’lé Pâques, d’navoü rè fait qu’vaille
Non pas m’confessâ, d’avou biu.
Mais, vétia la Maison du Maître…
Al’ arrêtont, sé, l’aéro…
Lô Saints p’no vi seutont p’lé f’nêtres,
Lé Saintes grimpont p’lô barreaux.

Saint Pierre, épordi, fâ na béda :
« Sainte Viarzhe, sar’ tou l’Sarvan ?
Diô tou qu’te vins ? Sauva-te… bréta,
A r’teurnari voué ton grand van.
Se d’t’uvressivou, ouè, mé peurtes
E viendront d’man, tô, t’ê çh’min d’fé :
U Paradis, l’Diable m’êpeurte,
L’bon Diu saret p’mâ qu’é n’Efé. »

E brétê, d’ai fait la cubesse,
P’lé nioll’ava, vouè m’n’aéro.

Ma fenna m’a tèria p’la couesse
D’itou tombâ l’grouë diê l’taro.


En Aéro

A la Saint-André, la nuit de la foire,
J’ai fait mon lit dans les fossés ;
Et j’ai rêvé, vous pouvez me croire,
Que je volais en aéro.
Je le mets en train d’un coup de manivelle,
J’enfonce mon chapeau sur les yeux,
Agile comme une bergeronnette,
Je suis parti sur les talus.

Je passe en ronflant sur le Pont de
la Caille
Un
douanier de son lit m’a vu.
« Viens me fouiller, douanier, bailles-tu ? »
Je lui ai semé du poivre tout moulu.
Je monte toujours tout droit, comme une alouette,
Là-haut, pas plus gros qu’un roitelet ;
L’aile étendue je fais la crécerelle
Et regarde sous moi tous les sapins.

Voici le Semnoz, on dirait une limace ;
Et le Parmelan, une pierre de molasse,
Un miroir bleu dans deux empreintes de pieds de vache.
C’est peut-être bien notre lac d’Annecy !
Je monte plus haut, les orteils dans les nuages;
Tout content de me laisser bercer,
Mon gros chat-huant ronfle, traverse !...
Moi, je me redresse sans souci.

Ma femme est peut-être inquiète :
« Notre nigaud s’est encore enivré.
Il a bu tout le matin,
Il aura mangé tous les sous du porc.
Qu’il soit sur les brouillards du Rhône !
La figure dans terre comme les perdrix.
Pauvre bon Dieu, mandez-le à Thônes,
Comme les taons, une bûche au derrière ! »

Tout à coup, au-dessus de ma tête,
Je crois entendre chanter le Credo,
Une troupe d’anges qui font la fête
Viennent tous s’asseoir sur mon aéro.
Ils me prennent des mains la manivelle :
« C’est l’outil qu’il nous faut, pardi !
Pour mener les élus tout droit, d’une volée,
Au grand galop, dans le Paradis. »

Mais moi j’avais la chair de poule
D’aller devant le Bon Dieu, me présenter,
A Pâques, je n’avais rien fait qui vaille,
Non pas me confesser, j’avais bu.
Mais, voici la Maison du Maître…
Ils arrêtent, sec, l’aéro…
Les Saints, pour nous voir, sautent par les fenêtres,
Les Saintes grimpent par les barreaux.

Saint Pierre, apeuré, entr’ouvre la porte :
« Sainte Vierge, serait-ce le « Sarvan » ?
D’où viens-tu ? Sauve-toi… retourne,
Retourne d’où tu viens avec ton grand van.
Si je t’ouvrais aujourd’hui mes portes,
Tous viendraient, demain, en chemin de fer,
Au Paradis, le Diable m’emporte,
Dieu serait plus mal qu’en Enfer. »

En retournant je suis tombé
En bas, par les nuages, avec mon aéro.

Ma femme m’a tiré par la cuisse,
J’étais tombé le nez dans le fossé.

 

Just Songeon (1880-1940), in Just Songeon et le patois savoyard, à Annemasse, Imp. Les presses de Savoie, 1980

 

* Aéro : pour aéroplane.

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