Amis des arbres - Poème d'André Theuriet

AMIS DES ARBRES

En juin 1903, dans la clairière du Crêt-du-Maure, dans les prés qui entourent l'habitation du garde de la forêt, une grande fête fut donnée par l'association de la Société des Amis des Arbres. Banquet, conférence, représentation avaient attiré la foule qui s'était installée jusque sous les sapins.
De hauts personnages avaient répondu à l'appel des organisateurs. Parmi ceux-là, le célèbre académicien André Theuriet, qui était alors en villégiature à Talloires, avait bien voulu écrire et dire lui-même devant le nombreux auditoire la pièce de vers ci-dessous :

Puisque nous voilà tous, en la saison des nids,
Comme un immense chœur antique réunis
Sous le dôme feuillu de la forêt tranquille,
Jeunes ou vieux, enfants des bourgs ou de la ville,
O mes amis, chantons les arbres et chantons
La majesté des bois sonores et profonds.
Voici le temps où leur royaume se décore
De plus de poésie et de grâces encore :
- Les taillis sont fleuris et verts comme un jardin ;
Le regard réjoui plonge ainsi qu'en un bain
Dans l'épaisseur de l'herbe et la fraîcheur des combes ;
Les derniers rossignols et les douces palombes,
Les loriots avec les grives, tour à tour,
Mêlent l'enchantement de leurs hymnes d'amour
Aux carillons épars des cloches des dimanches,
Tandis que par le souple écartement des branches,
Tout là-bas, le miroir du lac qui transparaît
Envoie un large et bleu sourire à la forêt.

Donc unissons nos voix, amis, comme il est juste,
Pour célébrer l'honneur de l'arbre et de l'arbuste.
Ils sont du sol natal la force et la beauté ;
Que chacun d'eux par nous soit dignement chanté.

Loués soient les grands pins dont les aiguilles grises
Soupirent comme un luth plaintif au vent du soir,
Et les sapins pareils à des flèches d'églises,
Qui répandent dans l'air une odeur d'encensoir.

Louons les chênes fiers et branchus !... Sous leur voûte,
A midi, le soleil glisse à peine un trait d'or
Fugace ; l'eau du ciel y filtre goutte à goutte
Et la source à leurs pieds noueux prend son essor.

Elle s'épanche et donne à toute créature
Un renouveau de sève et de jeune vigueur ;
Louons donc la belle eau chaste, chantante et pure
Qui féconde la terre et qui nourrit la fleur.

Louons aussi le hêtre où la faîne foisonne,
Le hêtre, gai décor des massifs forestiers ;
Et le dur châtaignier dont les fruits, à l'automne,
Pleuvent, bruns et luisants, dans l'herbe des sentiers ;

Et le bouleau qui tremble aux marges des allées,
Le pliant noisetier et le saule argenté,
Et le tilleul avec ses corolles ailées
Qui semblent la suave haleine de l'été.

Au peuple merveilleux des arbres, los et gloire !
Pour rendre à chacun d'eux un culte solennel,
Près de la source vive où les oiseaux vont boire,
En plein cœur de futaie, élevons un autel ;

Entourons-le, tenant en main comme des palmes
Les rameaux verts coupés aux pins mélodieux,
Et parmi la feuillée altière des bois calmes,
Selon le rite antique et cher à nos aïeux,
Versons, amis, versons dans nos rustiques verres
Les breuvages dont les Sylvains ont le secret :
Les sucs de la myrtille et ceux des primevères ;
Puis portons tous un toast vibrant à la Forêt :

« O reine de beauté, Forêt, tu nous accueilles
Avec tes bras charmants, fleuris de chèvrefeuilles.
Tu nous ouvres sans peur tes seuils hospitaliers,
Et nous y pénétrons, hardis et familiers,
Tandis qu'autour des fûts vénérables des hêtres
Errent pensivement les ombres des ancêtres,
Et que dans les vapeurs du soleil matinal
Les dryades en chœur semblent mener leur bal,
Aux sons flûtés et clairs d'invisibles fontaines.
O forêt, ô déesse aux grâces souveraines,
Enchanteresse dont les attirants regards
Rayonnent à travers tes longs cheveux épars ;
Du toucher de tes doigts, du souffle de tes lèvres,
Tu panses notre plaie et tu guéris nos fièvres.
En ton giron jonché de sauges et de thyms,
Dans la tiédeur des soirs et le frais des matins,
Tu nous prends, maternelle et bonne ; tu nous berces
Avec ton chant d'aïeule... Et nous, races perverses,
Pour te remercier de tes dons infinis,
Nous arrachons tes fleurs et détruisons tes nids,
Nous déracinons l'arbre et tarissons la source.
Ainsi que des pillards, pour remplir notre bourse,
Nous défrichons tes bois de nos ingrates mains,
Férocement et sans souci des lendemains... »

Venez, fervents Amis des arbres, à notre aide !
Le mal n'est pas encor, grâce à vous, sans remède ;
Venez, n'attendons pas que le sol forestier,
Le vieux sol paternel devienne tout entier
Un aride désert où rôde la couleuvre.
Avant que la cognée ait achevé son œuvre
Songeons à l'avenir et d'un zèle attendri
Restaurons pour nos fils le royaume amoindri.
Agrandissons le cher royaume héréditaire
La forêt, poésie et parfum de la terre.
Au plus profond des bois la Patrie a son cœur ;
Un peuple sans forêts est un peuple qui meurt.
C'est pourquoi tous ici, lorsqu'un arbre succombe,
Jurons d'en replanter un autre sur sa tombe ;
Jurons d'ensemencer les friches dénudées
Que changent en torrents les soudaines ondées,
Et les versants rongés par la dent des troupeaux
Où les rocs décharnés percent comme des os.
Et puissent nos enfants voir aux saisons futures,
Des chênes et des pins les robustes ramures
Onduler sur la plaine et moutonner dans l'air,
Pareils aux flots mouvants et féconds de la mer.

Juin 1903,


André Theuriet, in la revue Lac d'Annecy & vallée de Thônes n°136 du 14 août 1932.

 

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